Quelle sensation provoque la mort ? Il ne ressent aucune douleur. La télévision a éclaté juste devant lui et il n’a rien reçu, du moins il lui semble. Et puis, des sons étranges apparaissent autour de lui. Des ronflements de voiture qui circulent tout près… Bizarre. Il entend même le bruit de vêtements qui se froissent au rythme de pas pressés. Il risque un coup d’œil et aperçoit des jambes féminines et dénudées, il voit quelques plis de la jupe qui les recouvre à mi-chemin et des bottines noirs aux pieds. Il se redresse, surpris. La sorcière ?! Une jeune fille lui fait face. Ses cheveux d’un mélange de rouge et de noir sont si longs qu’ils lui arrivent juste au dessus de ses genoux. Alors qu’elle les laisse libres, deux barrettes maintiennent de côté son épaisse mèche afin de dévoiler deux yeux d’un marron foncé et une peau plutôt pale. Elle le regarde d’un air mêlé d’inquiétude et de curiosité et lui demande s’il va bien. Sans lui répondre, il observe autour de lui et se rend compte qu’il se trouve dans une grande rue qu’il ne reconnaît pas du tout. Mais où est-il tombé ? Que s’est-il passé ? Comment a-t-il atterri dans ces lieux ? Il se trouvait pourtant assis sur son fauteuil, dans son appartement une minute auparavant ! Et puis, cette sorcière qui apparaît et la télévision qui explose… De la magie ? Pff, comme si cela existe !
- Est-ce que tout va bien, monsieur ? répète la jeune fille. Voulez-vous que j’appelle une ambulance ?
- Une ambulance ? demande-t-il un peu éperdu avant de se reprendre : Ah, non, non ce n’est pas la peine…
Il continue à regarder autour de lui mais ce coin lui est définitivement inconnu. La jeune fille semble embarrassée devant lui, elle doit sûrement se demander s’il n’est pas fou. A vrai dire, il se le demande lui-même… Cependant il faut qu’il se ressaisisse. Après tout, vu son état d’esprit de ces derniers temps, il peut très bien avoir façonné toute cette histoire dans sa tête en avançant à l’aveuglette dans la ville et atterrir ici ou il s’est subitement rendu compte de son état second… Ou bien tout ça a bien eu lieu et dans ce cas… il n’y a pas d’explications.
- La télévision ! s’exclame-t-il soudainement alors que ses pensées avançaient à toute allure.
- Pardon ? s’inquiète la jeune fille en le regardant d’une étrange manière, mais il ne l’écoute pas.
Le seul et unique moyen de savoir s’il délire ou rêve, c’est la télévision ! Il faut qu’il retourne chez lui, au plus vite ! Si jamais elle est entière, cela prouve que son imagination est plus que débordante mais qu’il n’est pas complètement fou. Dans le cas du contraire… Non, impossible. Cela ne peut être vrai.
- Ecoutez, j’ai l’impression que vous n’êtes pas tout à fait dans votre…
- Où est-on ? la coupe-t-il brusquement et impatiemment.
- Et bien… Dans la rue des Templiers (1), lui répond-elle surprise.
- La rue des…quoi ? Où est-ce dans Tôkyô ça ?
- Tôkyô ?! Mais… Vous n’êtes pas dans la capitale, ici… On est à Yokohama !
Yokohama ! Plus besoin de rentrer chez lui, il n’a sûrement pas pu marcher jusque là… et surtout en rêvant !
- Ecoutez, je ne peux pas rester indéfiniment là… Appelez un taxi et rentrez chez vous, je crois qu’il vaut mieux.
La jeune fille regarde sa montre en redressant machinalement sa mèche en arrière et fit un bond.
- Merde ! jure-t-elle. Je vais être à la bourre… Non ! Pire, je le suis déjà. Oh, heu… Désolée de ne pas pouvoir vous aider plus ! Heu… Appelez un taxi et demandez-lui de vous ramener à la gare ou dans votre hôtel, ou… chez vous. Rentrez bien ! Bye !
- Hé ! Attendez ! l’appelle-t-il, mais elle ne l’entend plus.
Cette fois, il est vraiment paumé… A Yokohama ! Quand les autres vont entendre ça…
- Tu rigoles ?!
A l’autre bout du combiner, Kai s’esclaffe ouvertement. D’autres voix lui demandent ce qu’il se passe.
- Yokohama ? s’étonne la voix d’Aoi. Mais qu’est-ce qu’il fout là-bas ?
- Apparemment, il ne le sait pas lui-même ! lui répond dans un rire Kai. Tiens ! Prends le combiner je vais prendre ma clef !
- Pourquoi faire ? demande Ruki. Il ne peut pas reprendre le train ?
- Demande-lui !
- Mushi Mushi Uru ?
- Je vous raconterai après, mais d’abord, venez me chercher !
- C’est bon, Kai prend sa voiture, on arrive. Alors, Yokohama ne !
- Ruki, c’est pas le moment… J’sais pas comment j’suis arrivé ici, ok ? Je vous raconterai en détail quand vous serez là, pas avant !
Et il raccroche brutalement le combiner alors que Ruki et ses compères continuent de rire. Mais il se rend vite compte que son geste est plus qu’idiot. Comment feront-ils pour le trouver dans la ville alors qu’il n’est pas joignable ? Son portable étant resté dans la poche de sa veste, veste se trouvant dans son appartement justement… Il fouille dans sa poche et trouve encore quelques yens à utiliser, il compose le numéro d’Aoi et attend qu’il décroche.
- Mushi Mushi ?
- C’est moi, dit-il.
- Heureusement que je connais bien ta voix… grommelle Aoi.
- Je ne sais pas où on peut se retrouver et je n’ai pas mon portable, explique-t-il en l’ignorant.
- C’est malin ! Tu sais, on ne connaît pas non plus tout le Japon ! Hum… Ok, tu n’as qu’à retourner à la gare, on t’y rejoindra quand on arrivera.
- Ok, mais je ne…
Trop tard, il a raccroché. C’est un problème avec Aoi. Dés qu’il termine ce qu’il a à transmettre, il coupe la conversation téléphonique sans te laisser le temps de dire ce que tu aurais envie de dire. Tant pis, il rabat le combiné et sort de la cabine. Ne reste plus qu’à trouver le chemin vers la gare. Et la rue est déserte. Tant pis, il a le temps de se perdre de toute façon. Il choisit de suivre les traces de la jeune fille et tourne vers la droite. Peut-être se dirigeait-elle vers le centre de Yokohama dans quel cas il aura des chances de trouver la gare, ou du moins rencontrer des gens. En passant devant une vitrine d’un magasin de jouet déserté, il en profite pour regarder de quoi il a l’air. Ses habits, empreintés à Ruki, sont tout à fait de son goût mais diffèrent de ce qu’il a l’habitude de mettre. Néanmoins changer est un luxe qu’il adore. Et comme il ne sait pas comment changer sa vie et la rendre plus palpitante, il modifie le superflu.
Il espère seulement qu’on ne le reconnaîtra pas, ou pas trop vite. Qu’il est agaçant de ne plus pouvoir se fondre dans la foule et disparaître pour un moment… Mais Yokohama est une assez grande ville, une ville où les jeunes sont probablement à l’écoute de leur radio, du phénomène de l’internet, de la télévision également… Des posters géants peuvent se trouver dans un recoin populaire et il suffit qu’une de leur groupe y passe et pour sûr, on viendra l’étouffer dans un flots d’hurlements stridents, de mains enragées qui osent le tripoter n’importe où sans vergogne … Parce que ces mains n’ont pas d’yeux ou alors ils sont ensevelis sous la masse sombre que forme une foule en délire… Ce qui le faisait vibrer autrefois le répugne aujourd’hui. Où est passé ce frisson lorsque s’approche les voix endiablées des premiers fans ? Lorsque tes pieds font leurs premiers pas sur l’arène et que tes doigts caressent nerveusement le pan de ton manteau alors que tu quittes ta coquille et sors à l’extérieur. Si seulement il pouvait revenir en arrière et goûter de nouveaux à tous ces plaisirs enivrants. Mais il a trop bu, trop souvent, et au lieu de le rendre fou d’amour, dépendant de cette étrange drogue qu’est la réussite, il en a recraché les amers regrets, la lassitude fade et fatigante.
Arrivé à un carrefour sans panneau, évidemment ce serait trop facile, il décide de jouer à pile ou face et tourne finalement à droite. Avec un peu de chance, il gagnera un endroit fréquenté où il pourra demander son chemin. Et effectivement il y a de plus en plus de monde autour de lui. Les magasins se font plus nombreux et plus côtés. Ce n’est certes pas Tôkyô mais les hauts buildings commencent à l’entourer et le ton grisâtre difficilement masqué par les panneaux publicitaires et les couleurs des vitrines s’impose tout de même. Si Yokohama est sa chance, à première vue, cela ne change pas grand-chose… L’heure a tourné et mine de rien, il commence à avoir bien faim. Et dire qu’il venait de faire les courses ! Tout ça pour se retrouver dans une ville qu’il ne connaît avec rien dans ses poches, à peine quelques yens qu’il doit absolument garder pour pouvoir joindre de nouveaux le groupe en cas de besoin. L’odeur enivrante d’une nourriture l’attire jusqu’à l’intérieur d’un restaurant sans même qu’il ne s’en aperçoive. Tant pis, il faut qu’il mange quelque chose. Au pire, il n’aura qu’à demander à Aoi de lui avancer de l’argent pour payer.
Mais quel paradoxe tout de même. C’est une star de la musique qui, effectivement, gagne pas mal sa vie et même plus qu’il n’en faut et il n’a pas d’argent pour se payer un bon repas dans un petit restaurant peu reconnu. La voilà sa chance !
La serveuse est occupée avec les clients que le restaurant accueille déjà et ne semble pas l’avoir remarqué. Elle se déplace à une vitesse impressionnante, ses gestes, ses mouvements semblent calculés afin d’aller toujours plus vite. Elle rajoute de temps en temps des mouvements supplémentaires pour amuser les clients. Un plat dans les mains, elle s’approche hâtivement d’une table et au lieu de le poser directement dessus, elle effectue une gracieuse référence et tout en parlant dépose délicatement le plat devant la personne qui l’a commandé. Puis elle repart et l’aperçoit enfin. Elle s’avance vers lui rapidement. Et quand ils se retrouvent face à face, que chacun a le temps de reconnaître l’autre, ils s’étonnent d’un même petit « oh ! », plutôt comique. Si quelqu’un leur prêtait la moindre attention, il en aurait peut-être rit. Il s’agissait de la jeune fille de la rue des Templiers. Elle lui sourit d’un air amusé et lui demande s’il est accompagné. Une fois sa réponse donnée, elle lui demande poliment de la suivre et le guide vers une petite table tout au fond du restaurant et légèrement en retrait.
- Est-ce que cela vous convient ? demande-t-elle toujours d’une voix professionnelle.
- Oui, tout à fait, lui répond-il en hochant la tête comme il le fallait.
- Très bien, je vais vous apporter la carte, dit-elle avant de s’éloigner.
Il a suffisamment de temps pour se rendre compte que la place lui est particulièrement agréable. Sans être trop écarté des autres, il se trouve de telle manière que les risques qu’on le reconnaisse sont ainsi réduits. En voyant d’autres tables libres, il se demande si la jeune fille ne l’a pas mis là intentionnellement, auquel cas elle sait donc qui il est. Etonnant qu’elle n’ait pas eu plus de réactions que cela. Même, il pourrait dire qu’elle reste indifférente et au lieu de le traiter un peu plus noblement que ses autres clients, elle semble le mettre au même pied. La preuve en est qu’au lieu de lui amener directement sa carte en feignant ne pas voir le gamin assis à la première table l’appeler, elle s’est penchée vers lui et lui a sourit très chaleureusement, peut-être un peu trop naturellement. Une fois la commission transmise, elle hoche une fois la tête, sourit encore et se redresse pour venir lui apporter la carte.
- Je vous conseille le menu du jour : c’est la spécialité du Grand Chef ! lui dit-elle sous le ton de la confidence, quittant son air professionnel et pompeux qu’elle avait d’abord adopté.
- Et qu’est-ce ? demande-t-il.
- Des spaghettis avec des crevettes sucrées de la mer de Genkai (2), répond-elle aussi fièrement que si elle en était l’inventrice. Oh, je ne vous oblige pas à le prendre, bien sûr, mais ce serait tellement dommage ! rajoute-t-elle en faisant de grandes mimiques du visage pour accompagner ses paroles et terminer le tout dans un grand sourire.
- Je vais me laisser tenter, accepte-t-il.
Elle est étrange, pense-t-il en la regardant partir.
Mais tout en l’observant, il sourit. C’est ce genre de caractère qu’il apprécie le plus. Un caractère qui se décale un peu de ce que la société actuelle recommande. Et la jeune serveuse semble déborder d’énergie, installant dans le restaurant une ambiance agréable et familiale. Et à bien regarder, ce sont tous des habitués. Il n’attend pas longtemps avant de sentir la bonne odeur de spaghettis sous son nez et la présentation appétissante fait office de cerise sur le gâteau. Son ventre réclame la bonne nourriture et sans se faire prier, il entame la première bouchée. Sans doute, cela ne vaut pas la nourriture des meilleurs cuistots, mais cela possède quelque chose. Un petit goût en plus qui rend toute la saveur et le plaisir dans la nourriture. Uruha ne se souvient plus quand manger lui a procuré tant de bien, mais n’y pouvant plus, il sourit en dégustant son plat...
En relevant la tête, il aperçoit la serveuse le regarder. Son sourire est amusé et ses yeux rieurs. Elle détourne la tête lorsque l’un des clients l’appelle et se dirige vers lui. Et puis peu à peu le restaurant se vide et son assiette également. Ils sont à présent seuls et il va falloir qu’il lui explique qu’il ne peut pas payer… Ou du moins pas exactement.
- Vous avez terminé ? lui demande-t-elle.
- Oui, c’était très bon, lui répond-il poliment.
Elle récupère l’assiette, pose les baguettes dessus et la serviette qu’il a utilisé avant de repartir derrière le comptoir. Quand elle revint, elle lui demande s’il souhaite un dessert ou un thé, puis lui tend la note.
- Excusez-moi… commence-t-il cherchant les bons mots pour le dire.
- Vous n’avez pas d’argent et vous voudriez savoir si vous pourrez payer plus tard ? le devance-t-elle dans un sérieux qui le décontenance un moment…
- Oui… Oui, c’est à peu près ça, bredouille-t-il. Comment… ?
Cette fois, c’est elle qui le regarde avec un air étrange, mélangeant la surprise, l’envie de rire et l’effort de prendre ça au sérieux.
- Je rigolais… Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit le cas ! s’exclame-t-elle en choisissant d’en rire… Mais comment ça se fait que vous n’ayez pas un sous sur vous ? Enfin, je veux dire…
- Un problème, Aoi ?
Derrière le comptoir, un vieux cuisiner – sans doute le grand chef – vient d’apparaître. Aoi se tourne vers lui et lui assure que tout va bien.
- Qui est ce jeune homme ? demande-t-il. Je ne vous ai jamais vu dans mon restaurant. Quel est votre nom ?
- Grand Chef ! s’exclame Aoi posant ses deux mains sur ses hanches. Tu vas effrayer nos clients si tu continues ainsi !
- Ben quoi ? J’ai bien l’droit de voir qui traîne sur ma terre, rouspète-t-il en contournant le comptoir pour s’approcher. Alors jeune homme, qui êtes-vous ?
- Je suis désolée, lui souffle Aoi, en souriant néanmoins. Il est comme ça avec tout le monde. Surtout lorsqu’il s’agit du dernier client…
- Ce n’est rien, lui rassure-t-il, intrigué par l’attitude du cuisinier. Je me nomme Uruha, monsieur.
- C’est un étrange nom, joli mais étrange, commente le dit Grand Chef. Et d’où venez-vous jeune homme ?
- De Tôkyô, lui répond-t-il.
- Aah Tôkyô… Je me rappelle de cette ville ! Mes premiers pas dans les meilleures cuisines du Japon, avec de grands cuisiniers ! Mais cela n’a duré que quelques semaines… Tôkyô se porte-t-elle bien, mon garçon ?
- Heu… Je crois que oui, lui dit-il sans trop savoir la réponse.
- C’est bien, c’est bien, répète le Grand Chef en opinant de la tête, laissant un instant de silence s’installer avant de se tourner vers Aoi. Ne lui fais pas payer ou rend-lui son argent. Puisque ce garçon vient de Tôkyô et qu’il est si charmant à regarder – quoiqu’un peu efféminé… Ce repas est offert par la maison !
- Merci… Merci beaucoup !
Mais le cuistot est déjà repartit dans sa cuisine. Quel étrange personnage, lui aussi !
- Et bien, c’est votre jour de chance il faut croire ! s’exclame la jeune serveuse en souriant. J’ai terminé ma journée et vous n’avez plus besoin de payer ! Plus question de se demander comment on va régler cette affaire !
- Oui, je suis chanceux, lui dit-il dans un demi-sourire. Mais votre patron est… si je peux me permettre, original.
- Hahaha ! Vous pouvez le dire qu’il est bizarre ! Mais, si je puis me le permettre, êtes-vous plus ordinaire que lui ?... Oh ! Merde, enfin je veux dire, mince ! Heu… Excusez-moi, mais il va falloir que je file ! Donc si vous voulez bien sortir du restaurant que je puisse tout ranger et le fermer le plus vite ! Oh, la, la, je vais être à la bourre !!
Uruha n’a pas le temps de réagir qu’il se voit pratiquement mit à la porte du restaurant. Un peu surpris par la façon dont elle poussé dehors et avec quel naturel et quel empressement elle l’a fait… Il reste un peu coi devant le restaurant avant de se reprendre. Cette fille est une vraie furie… un peu lunatique. Elle lui fait penser à Ruki, lorsqu’il n’est pas saoul. Il lui arrive également à se mettre à paniquer et à être trop empressé pour faire attention aux choses et aux personnes autour de lui…
Mais à présent que son estomac est plein et que le temps est passé, il se demande si les autres se trouvent déjà en ville. Uruha décide de se rendre tout de même à la gare et tente d’interpeller quelqu’un. Mais les personnes qu’il croise sont la plupart des employés de bureau. Et ce n’est pas l’heure propice pour leur demander quelque chose. Avec le peu de temps qu’ils possèdent pour manger, c’est normal qu’ils accourent dans tous les sens sans prêter attention aux autres. Et les quelques gamins qu’il croise le poussent pour passer sans la moindre politesse. Génial !
- Tuuuuuut ! Tuuuuuuut ! Laissez passer ! Laissez passer ! Tuuuuuuut !
Il reconnaît cette voix, c’est celle de la serveuse, de cette Aoi. Il s’arrête et se retourne pour la regarder effectuer toutes sortes de gestes et de mimiques en chantonnant les mêmes paroles. Etrange spectacle ! On peut croire qu’elle sort d’un manga tellement ses gestes, les expressions de son visage sont exagérés. Et pourtant, ça paraît naturel chez elle. Uruha s’approche d’elle, il tient sa chance de pouvoir demander son chemin. Dés qu’elle l’aperçoit, elle lui fait signe de la main pour le saluer.
- Qu’est-ce vous faîtes encore là ? lui demande-t-elle. Laissez passer s’il vous plait ! J’suis en retard !!
- Je ne sais pas où trouver la gare, lui répond-il. Vous pourriez m’indiquer le chemin ?
- Oui bien sûr ! Alors, vous voyez ce panneau tout là-bas ? lui dit-elle en lui indiquant là où une bande de publicité défilait sur un mur. Vous tournez à gauche et vous avancez touuuuuuuuuuut droit jusqu’à rencontrer un autre panneau publicitaire. A ce moment-là vous bifurquez à gauche, vous descendez la pente et vous tournez à droite pour rejoindre le centre. Une fois là-bas, il vous suffit de chercher une grande place et la gare se trouve juste en face d’une grande fontaine. Voilà ! Ah oui, heu… quand vous allez voir le second panneau publicitaire, en fait c’est le deuxième que vous verrez ! Hein, n’allez pas tourner trop tôt. Ah mais c’est vrai qu’il y en a un autre dans le coin, je sais plus où il est… Hummmmmmmm…
Elle se gratte la tête en prenant l’air de réfléchir profondément, le coin droit de sa bouche relevé rend sa joue droite bourdonnante. Il s’aperçoit qu’elle est plutôt grande, elle doit faire pratiquement sa taille à un ou deux centimètres près et elle ne porte pas de talon. Quant au chemin qu’elle lui indiquait, Uruha ne pense pas avoir tout compris, ou du moins il y a cinquante pour cent de chances qu’il oublie une partie à un moment donné. Et il faut dire que Yokohama est une assez grande ville.
- C’est pressé ? lui demande-t-elle brusquement.
- Pardon ?
- Vous êtes pressé ? répète-t-elle. Parce que je dois absolument retrouver des amis à mon appartement et ensuite je vais me rendre moi-même à la gare, alors si vous souhaitez que je vous y guide moi-même, il faudra d’abord faire un saut chez moi. Oh, ça ne prendra pas beaucoup de temps bien sûr.
Uruha hésite un instant mais finalement accepte et tous deux se battent désormais ensemble pour se frayer un chemin. Aoi, à côté de lui, continue le même manège que précédemment.
- Je ne crois pas que crier et gesticuler comme ça sert à quelque chose, commente-t-il un peu lassé de l’entendre brailler à ses côtés.
- Certes, mais…
Subitement, elle s’élance en avant et jouant de coups d’épaule et de coude bousculant tout le monde devant elle en les obligeant à s’écarter d’elle. Uruha en profite pour la suivre et quand elle se retrouve dans une partie de la foule moins dense, elle ralentit le pas et se tourne vers lui.
- Mais au moins ils ne peuvent pas dire que je ne les ai pas prévenu ! termine-t-elle finalement, un sourire fier sur le visage.
Sacré fille !
Ainsi ils se frayent un chemin jusqu’à un quartier encore plus bruyant. Il y a certes moins de monde sur les trottoirs, mais les voitures et les stores ouverts vers l’extérieur amènent une nuisance sonore très prononcée. Uruha grimace, jamais il ne pourrait vivre dans un tel environnement !
Ils pénètrent dans un haut bâtiment spacieux mais dont les murs sont morosement gris. L’intérieur ne donne guère plus envie que l’extérieur. Ils entrent dans un ascenseur entre les escaliers et Aoi appuie sur le bouton. La porte se ferme et ils commencent à monter. Uruha se rend vite compte que la jeune fille ne peut pas s’arrêter de bouger ou de faire quelque chose. Là elle chantonne un refrain tout en dansant un peu. Il lui semble qu’elle l’a oublié. Mais en se concentrant sur sa voix, il s’aperçoit qu’elle chante juste et une musique qu’il n’a jamais entendue.
Finalement elle s’arrête de chanter et se tourne vers lui.
- Au fait, est-ce que ça va mieux ? lui demande-t-elle et alors qu’il la regarde d’un air intrigué, elle poursuit en accompagnant ses mots avec des gestes : tout à l’heure, quand je vous ai rencontré dans la rue et que vous semblez totalement perdu, à vous croire à Tôkyô ! J’ai vraiment cru que vous débloquiez, vous savez !
Au moins, elle est franche. Peut-être un peu trop.
- C’est compliqué à expliquer… dit-il.
- Oui comme beaucoup de choses : la vie, la mort, la conscience, l’inconscience, tout ce genre de baratins existentiels… ne ?
- Heu… Non pas tout à fait.
- On est arrivés !
Elle ouvre la pote de l’ascenseur et au lieu de sortir calmement se jette d’un bond à l’extérieur et en atterrissant les genoux tournés vers l’extérieur, elle ouvre les bras et s’agite dans tous les sens, remuant tout son corps – et en particulier ses fesses, et elle termine avec sa main droite tendue l’index pointé vers le devant en mimant un revolver.
- C’est pas trop tôôôôôôt ! s’écrit une voix masculines provenant vers la droite.
En quittant l’ascenseur, Uruha aperçoit un garçon aussi grand que lui, les cheveux teints en bleu et noir et des vêtements plutôt tendances. En le voyant, celui-ci fait un bond en arrière, les yeux s’écarquillant, sa bouche formant un O parfait. Il le pointa du doigt et le regarde tantôt lui tantôt Aoi en gardant son air ahuri. Celle-ci hausse les épaules en souriant s’approche de lui (de son ami) et tout en passant son bras sur ses épaules lui répond :
- Et ouais, c’est bien Uruha que j’ai capturé ! Admire ! (En disant ça elle réitère son geste revolver vers le guitariste.)
- J’admireeeee !
- Bien, maintenant le sujet est clos et tu vas arrêter de le dévisager ainsi, ne Suzhou ?
Suzhou opine du chef mais ne le quitte pas des yeux alors qu’Aoi entreprend d’ouvrir la porte. L’intérieur de son appartement est vraiment étroit et confiné. Uruha ne se sent définitivement pas de vivre dans un tel endroit. Pour circuler d’une pièce à l’autre, il faut se suivre en file indienne et éviter les meubles qui se trouvent dans le couloir. Par contre, la décoration, mélangeant des photos de paysages, des photos amatrices de monuments ou de ses amis avec un style de meubles très simple et clair, est agréable à regarder.
En arrivant dans le petit salon comportant un divan, deux fauteuils entourant une table basse et une petite télévision sous laquelle se trouve une console de jeux vidéo, une grande valise et une housse de guitare attendent sur le divan et un fauteuil.
- Tu n’amènes que ça ? demande Suzhou en s’approchant de la valise.
- On n’a pas tellement de place dans la voiture de Yuu, explique-t-elle. J’ai fait le tri de ce que je porterai le plus souvent là-bas. Et puis comme on y va, nous, en train et qu’on a déjà la guitare et la basse à prendre… Je préfère voyager léger.
- Vous jouez dans un groupe ? les questionne Uruha, intéressé.
- Ouais ! s’exclame Yuu très joyeux. Mais on n’a jamais encore fait de concert à Tôkyô… C’est le rêve d’y aller !
- Jusque là, on s’est contenté de petites villes où il n’y a pas beaucoup d’habitants et surtout de jeunes, ajoute Aoi en souriant. Mais c’était plutôt sympa… Ah ! J’oublie ! Mais où est Yuu, Suzhou ? Il devait déjà être là !
- Ah ! Il m’a dit qu’on devait le rejoindre directement devant la gare car il a quelques problèmes avec la batterie... Il a déjà mes affaires donc il ne reste plus qu’à lui donner ta valise !
- Je vois, on va y aller alors ! Tu peux sortir la valise ? Je vais chercher mon sac.
Elle quitte la pièce et les laisse momentanément seuls. Suzhou s’approche de la guitare et la hisse sur son dos, puis il entreprend de porter la valise en même temps.
- Attends je vais t’aider à la porter ! déclare Uruha dans un élan de générosité.
- C’est pas la peine… Ou alors prends la guitare, lui répond Suzhou en lui tendant la housse.
Uruha la prend sur son dos et commence à le suivre dans le couloir quand il aperçoit dans un cadre, une photo qui l’intrigue. Il l’attrape dans sa main et en la regardant il y voit un groupe de trois personnes devant une grande affiche où est marqué en gros « Androgyne ».
- Uruha ! Nous sommes prêts, l’appelle Suzhou de la porte d’entrée.
Il repose la photo et les suit, mais l’image du groupe lui reste en tête.
- Bon, il va falloir foncer ! déclare Aoi d’un air très sérieux alors que l’ascenseur entame sa descente. Prêt ?
- On est obligé ?! demande Suzhou en boudant.
- Et bien, il est près d’une heure vingt et notre train part dans à peu près dans une trentaine minutes, alors oui, on est un peu obligé !
Uruha veut également protester mais à peine la porte d’ascenseur ouverte qu’ils détallent comme des fous. Suzhou traîne un peu du fait de la lourdeur de la valise mais il parvient à courir. Entraîné malgré lui il presse le pas et les rattrape. Il ne pensait pas qu’ils se mettraient à courir comme ça. Pour lui, « foncer » signifie avancer d’un pas pressé. Mais il faut croire que dans l’univers de ces deux-là, l’exagération devient le naturel au parfait. Et il se sent un peu bête de les suivre comme ça. Qu’est-ce qui l’oblige en fait de courir ? Après tout, il a encore assez d’argent pour appeler ses amis, ceux-ci doivent probablement déjà l’attendre ! Mais alors que l’idée de les laisser le devancer lui trotte à la tête, il se rappelle qu’il porte toujours la guitare sur son dos et qu’il est ainsi dans l’obligation de poursuivre.
Se faire remarquer sur scène, il y est habitué. Sur les photos ou quand il est en groupe, il s’en moque, mais ainsi seul dans les rues de Yokohama, une ville qu’il ne connaît même pas, est tout autre chose. Tout le monde, comme à Tôkyô, est pressé. On avance de plus en plus vite, il faut gagner du temps, arriver de plus en plus tôt… mais dans l’ordre. Un peu comme les roulements parfaitement synchronisés des mécanismes des horloges ou des montres. Pas de dérogation à la règle. Un goût des Temps Modernes… Oui, mais à la version japonaise. Ce n’est plus des ouvriers que l’on exploite mais toute une population intelligente, des cerveaux mis à votre disposition… Néanmoins à les voir tous deux rompre la chaîne et courir en diagonale dans un parfait désordre lui fait une étrange impression. Lui aussi est passé par là, lui aussi a un jour souhaité couper ces liens qui le destinaient à cette vie que tous ces gens ont. Mais au final, il a l’impression d’être aussi pressé qu’eux. Il faut multiplier les concerts, produire et composer. Toujours plus vite, toujours avec empressement… Pour le public, pour l’audience, pour la vente et le profit. Tout un blabla qu’il s’était pourtant promis de ne pas subir ! Mais à tout rêve éveillé, il y a une vérité… Certes, il vit de sa passion, mais dans un autre côté, il n’en est plus satisfait. Est-ce là la cause ?
En les suivant, il se sent un peu mieux. Comme s’il retournait en arrière pendant l’espace d’un instant. Courir vers l’avenir, courir pour produire sa musique, la montrer, la faire aimer… Et éblouir enfin autant que d’autres les ont émerveillé. Réussir ce pari aussi difficile que cruel, aussi impitoyable que fatiguant… Mais la fatigue qui s’en dégage n’a pas le goût de celle qu’il a aujourd’hui. Non, elle a un goût de challenge, de défi, de volonté. Elle a un certain goût de victoire, cette fatigue alors que l’on court justement pour la remporter. Et l’on ne sait pas que la vraie victoire c’est de se battre à fond pour elle et non pas de la gagner. Parce qu’une fois acquise, elle disparaît.
A force de courir, ils ont atteint une grande place où une fontaine se trouve en plein centre. Aucune eau n’en jaillit mais sa beauté ne se décrit pas. Elle s’imagine. Sous diverses formes, sous divers traits. Et si l’eau ne coule pas, elle en reste rafraîchissante. Cette fontaine finement sculptée dans cet univers d’hauts buildings modernes apaise l’atmosphère, amène une touche de couleurs et de légèreté. Il aime ce genre d’endroit et regrette de n’avoir aucun appareil photo ou vidéo pour l’immortaliser.
Au devant, Aoi et Suzhou ralentissent enfin, ils s’approchent d’une voiture où quelqu’un en ressort. Uruha devine qu’il s’agit de Yuu, le troisième membre du groupe. Probablement le batteur, si on considère que Suzhou joue de la basse et Aoi de la guitare. Et c’est en le voyant de plus près qu’Uruha reconnaît un des gars de la photo. Les Androgynes, c’est eux. Méconnaissables, surtout Aoi qui, sur la photo, ne ressemble pas à une fille, mais bel et bien à un garçon. Même Suzhou, il ne l’avait pas reconnu. Yuu par contre est le plus reconnaissable. Il possède de grands yeux très clairs et ses cheveux sont relativement bouclés, comme sur la photo. Mais ce qui le marque le plus est ce petit tatouage sur le côté gauche de son cou. Comme un petit dragon entourant un « A » calligraphié.
Quand il est assez près pour que Yuu le remarque, celui-ci paraît à peine surpris, comme s’il est tout à fait normal qu’il soit là.
- Bonjour, je m’appelle Yuu, se présente-t-il en lui tendant la main.
- Uruha, répond-il en serrant sa main en retour.
A première vue, il semble plus « normal » que ses deux compères. Peut-être le leader, pense Uruha. Mais alors qu’il fait un geste pour ramener sa main, Yuu ne la lâche pas.
Peut-être pas si normal que ça finalement…
Il jette un regard vers Aoi qui lui sourit amusée.
- Yuu a l’habitude d’examiner les mains des gens qu’il rencontre, lui explique Aoi. Selon lui, tout y est inscrit !
Au ton qu’elle emploie, il est clair qu’elle n’y croit absolument pas. Suzhou lui se contente d’hausser les épaules. Quelques secondes passées Yuu finit par lui rendre sa main.
- Verdict ? demande Aoi.
- Il est digne de confiance, déclare-t-il toujours avec autant de sérieux. Bon, tout est prêt ? Suzhou, récupère ta basse, je vais mettre la valise à la place.
- Il nous reste à peine dix minutes ! s’affole soudainement Aoi avant de se tourner vers Uruha. Merci beaucoup de m’avoir aidé ! Je vais récupérer la guitare…
Il s’exécute et lui rend son bien tandis que Yuu referme la portière du coffre de sa Honda. Quelques instants après, Yuu est parti en voiture et ils se dirigent vers la gare.
- Hey ! Uru ! Uru ! URUHA !
Il finit par entendre l’appel d’Aoi – son ami, cette fois – qui lui fait de grands signes à quelques pas de là. Aoi (la fille) l’entend également et lui sourit.
- Bon, et bien je crois que tu as retrouvé tes amis ! dit-elle. Nous on doit y aller, alors… Encore merci pour avoir porté la guitare. C’était sympa de te rencontrer ! Bye Bye !
- Bye bye Uruha ! le salut également Suzhou et la porte se referme derrière eux.
Il reste quelques secondes à les regarder s’enfoncer dans la gare et rejoint Aoi (le garçon !) et Ruki qui se tient derrière la portière de la voiture.
Retour à la case départ…